Le retour (2007)

J’ai déjà été dans presque tous les continents. J’ai commencé à voyager très tôt, avec mon vieux.

On allait en train, vainquant des distances incroyables pour l’époque, vendre les coquillages de notre bled, considérés précieux, que lui-même ornementait avec des pigments faits maison sur les côtes opulentes du sud. C’était évidemment une affaire très très pauvre. Je me souviens, d’ailleurs, d’être ridiculisé par les familles bourgeoises qui passaient devant notre modeste boutique : un cageot fait de morceaux de bois et une pancarte de fortune où on lisait « artisanat ».

Malgré l’opposition de mon père, j’ai suivi naturellement ses traces.

A 15 ans j’essayais ma chance pour la première fois. Tout seul. Je dois dire, cependant, que ma décision a été hâtée par la mort du vieux.

Je me suis aventuré dans le premier train qui partait, sans connaissance de cartes ou de noms de pays. J’essayais, pour survivre, les coquillages de mon enfance, mais les dessins sortaient maladroits – tordus comme ma propre route.

Le hasard me conduit alors dans des affaires bien plus profitables. Quand je me rends compte, je suis en train d’essayer de passer la frontière à Trieste, en Italie. Je passe alors 3 ans à faire l’aller-retour entre l’Europe de l’ouest en est, toujours à la recherche de fragments de cet archétype qu’on appelait régime communiste : des affiches, des vêtements militaires, bref, des objets exotiques aux yeux des collectionneurs occidentaux.

Puis quand je me suis fatigué de tout ça, j’ai regardé dans ma valise tout ce qui restait de mon dernier déplacement. Un vieil appareil photo, avec ses instructions en cyrillique.

 

Pour la première fois, je m’intéressais à ce que j’avais avec moi ; c’est un objet bizarre, un appareil photographique : une fenêtre mécanique, compliquée, opaque. J’étais en ce moment à Minsk, où j’avais obtenu d’ailleurs cet appareil, et je n’ai pas pu m’empêcher de dépenser toute une pellicule. Je ne comprends rien à la photo, je ne suis pas un artiste ou quoi que ce soit ; j’ai photographié alors tout ce que je trouvais dans les rues, toute ce que je connaissais déjà. Comme si je voulais avoir des preuves de ma vie audacieuse.

Quand j’ai développé la pellicule, j’ai eu une surprise. Les photos sortaient inexactes, énigmatiquement insaisissables, mais surtout pas fausses. Comme des apparitions. Et moi, chrétien depuis l’enfance, je voyais ces lumières qui émergeaient des gens et des bâtiments ; des auras, des irradiations.

Toute ma vie a changé. Désormais je parcourrais des villes sans nom en Pologne, en Tchécoslovaquie, en Roumanie, en Hongrie, en cherchant un miracle, un message de Dieu dans les terres de la dictature du prolétariat.

C’est ainsi que vingt ans de ma vie sont passés. Je ne suis pas sûre d’avoir trouvé quoi que ce soit dans mes photos floues et obscures, sauf un peu de foi.

Et maintenant que ma vision devient floue, elle aussi, je regagne cette même foi. Je n’ai plus besoin d’appareil photo. Mes propres yeux captent les apparitions que je cherchais tout ce temps ; j’attends seulement que quelqu’un me croie.

 

A propos Nuno Pinto da Cruz

Designer graphique, dessinateur, géographe.
Publié dans Fragments, Littérature. Bookmarquez ce permalien.

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